Sujet: LA REHABILITATION DE L’ETAT PAR LES GAUCHISTES (Théodore) Dim 11 Sep - 14:48
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LA REHABILITATION DE L’ETAT PAR LES GAUCHISTES
L’une des constantes dans les derniers mouvements sociaux en France fut de se tourner vers l’Etat comme solution aux problèmes soulevés. Au-delà des limites que posent des revendications qui s’adressent à un Etat qui est lui-même au cœur du dispositif dénoncé (privatisations, flexibilité, déréglementation, précarisation), ce qui nous intéresse ici est la posture de la gauche autoproclamée radicale, parfois influente dans ces mouvements. En effet, elle ne se contente plus de cautionner un Etat-providence (pour qui ?) moribond, mais procède à une véritable réhabilitation du rôle de ce dernier. Qu’il s’agisse des forces syndicales (SUD, CGT, AC) ou de ses théoriciens (Bourdieu, Gorz, Moulier-Boutang,...), on assiste à l’émergence d’une théorie de l’Etat qui tente de lui trouver un nouvel espace au sein du capitalisme triomphant. Deux exemples avec le mouvement dans les services publics en novembre-décembre 1995 et celui des précairEs fin 1997 début 1998.
Bourdieu et l’Etat
" Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent, depuis trois semaines, contre la destruction d’une civilisation, associée à l’existence du service public, celle de l’égalité républicaine des droits, droits à l’éducation, à la santé, à la culture, à la recherche, à l’art, et, par dessus tout, au travail " P. Bourdieu 1
Pour le nouveau pape de la théorie critique, l’Etat n’est pas seulement le garant de droits sociaux qu’il énumère volontiers, il est aussi associé au statut de civilisation ! En intervenant du haut de sa chaire du Collège de France, rendant visite ici ou là aux " travailleurs en lutte " qu’il prend soin de sélectionner en fonction des retombées médiatiques, Bourdieu vient ainsi énoncer les canons du néo-gauchisme. Il s’agit de défendre une vision de l’Etat contre une autre, une civilisation contre une autre. En somme, un bon Etat social et républicain face à l’Etat libéral et élitiste, la civilisation du travail face à celle du chômage. Le gentil monstre face au méchant, comme si l’Etat ne jouait pas sur les deux tableaux, les miettes du RMI avec le contrôle social, l’idée de services publics, mais intégrés à la logique du marché, les subventions dans les cités accompagnées de BAC armés jusqu’aux dents... Les droits que Bourdieu met en avant, il feint d’oublier qu’ils furent acquis à force de luttes, conquis parfois face aux canons et aux fusils de ce même Etat républicain qu’il défend aujourd’hui. Et lorsqu’ils furent octroyés sans lutte, c’est qu’ils correspondaient à une demande du patronat (pour fixer la main d’œuvre ou pour obtenir une meilleure productivité). La réduction du temps de travail avec les 35 heures est un exemple plus récent de l’acceptation par le patronat de lois dites " sociales " pour en fait les mettre au service de l’entreprise, donc des profits. Dans la même logique néo-gauchiste, Bourdieu prône le maintien de ces droits non pas par une prolongation de ces mêmes mouvements sociaux, mais d’abord par une pression sur les tenants du pouvoir. Le rapport de force permanent ne serait plus à exercer contre le Capital afin d’abolir l’Etat et le salariat 2. Il s’agirait désormais de se situer à l’intérieur du rapport capital/travail afin de le modifier par le biais du pouvoir étatique. Cette confiance aveugle dans ce pouvoir, qui nie toute autonomie et toute subjectivité propre au mouvement collectif des exploités (travailleurs annualisés et flexibilisés, intermittents du salariat ou précairEs en tous genres, avec ou sans papiers), est un des fondements de la théorie réformiste : il ne s’agit pas d’attaquer l’ennemi au cœur, mais plus vainement d’améliorer la situation présente par le biais d’un médiateur universel et théoriquement neutre (sinon est-ce encore un médiateur ?) : l’Etat 3. Bourdieu va plus loin encore puisque la défense de l’Etat, cet acquis essentiel des travailleurs, devient une priorité : " dans l’état actuel, les luttes critiques des intellectuels, des syndicats, des associations, doivent se porter en priorité contre le dépérissement de l’Etat " 4. Cette civilisation du travail (salarié bien sûr), cet Etat protecteur des droits " universels ", horizon indépassable des luttes contemporaines, ne sont pas à achever, mais bien à contrôler et à défendre ! Car non seulement l’Etat est vu comme le médiateur indispensable, pas de démocratie directe ou d’antagonisme de classe, mais de plus il est présenté comme le possible représentant des intérêts des travailleurs ou autres précairEs. C’est oublier un peu vite non seulement son rôle historique tant dans le développement du capitalisme et sa pérennité (Etat-providence) que dans la répression des mouvements sociaux. L’exemple des spartakistes allemands écrasés en 1919 par un Etat dirigé par des sociaux-démocrates est à cet égard significatif, tout comme son rôle actuel en Chine pour imposer un capitalisme des plus sauvages. Et même un Bourdieu pourrait se rendre compte de la fascisation de la société, l’Etat ayant pour fonction principale aujourd’hui d’assurer la paix sociale après avoir favorisé l’industrialisation puis aidé les entreprises nationales à se battre contre la concurrence " étrangère " (même le parti communiste y était allé de son couplet avec le magnifique " roulons français " pour soutenir Renault). De plus en plus de personnes échappant à l’emprise directe du Capital du fait d’une mise au salariat restreinte dans les pays riches, l’Etat se charge à la fois de calmer cette masse de précairEs par un système d’allocations restrictives (du fait du contrôle social qui va avec et du découpage des droits sociaux en tranches selon le principe des populations-cibles) et de les réprimer préventivement : vidéo-surveillance, multiplication des polices parallèles (agents municipaux, vigiles, grands frères, contrôleurs, travailleurs sociaux... souvent composées d’anciens précairEs, des cités ou d’ailleurs), fichages plus conséquents (interconnexion fichiers sécu-impôts, informatisation du carnet de santé, fichage des sans-papiers, création du STIC (fichier qui conserve sur 40 ans les procès-verbaux de police), carte d’identité Pasqua désormais gratuite qui enregistre les empreintes digitales) et quadrillage permanent de la population à coup de simples patrouilles, de BAC ou de militaires grâce à Vichy-pirate,... Tel est le rôle de l’Etat en Europe (quant aux Etats-Unis, c’est déjà un Etat carcéral) et croire qu’il puisse être neutre et servir les dominés est assurément un des mythes entretenu par le néo-gauchisme. Le mouvement de novembre-décembre 1995 Dans cette logique bourdivine d’un Etat arbitre des conflits et garant des droits sociaux, les animateurs du mouvement social de novembre-décembre 1995 se sont trouvés face à l’alternative suivante : se constituer en sujet autonome pour revendiquer et construire par la force du mouvement collectif de nouvelles utopies ou quémander une nouvelle fois à l’Etat des miettes du gâteau, le menacer de ne plus travailler si les maigres droits liés à ce travail (comme la retraite) étaient revus à la baisse. L’intérêt d’analyser ce mouvement, c’est que lorsque l’Etat est lui-même l’employeur, les contradictions dénoncées plus haut apparaissent plus clairement. Les salariés en grève se battaient d’abord pour que Juppé, premier ministre, retire son plan de réforme de la sécurité sociale qui prévoyait notamment l’augmentation de la durée des cotisations (soit le nombre d’annuités de travail pour une retraite pleine qui passerait de 37,5 à 40), la suppression des régimes spéciaux et des mesures d’économies au niveau des soins. A cela, s’ajoutait le plan Etat-SNCF qui préfigurait une privatisation partielle de cette entreprise et une mobilisation dans des Universités à la fois pour obtenir plus de moyens pour former de bons esclaves salariés et sur des thèmes plus généraux (comme les étudiants étrangers). La plupart du temps, la justification politique des grévistes fut celle exprimée par Bourdieu et les néo-gauchistes, celle du " droit à.… " (suivant en cela le DAL, Droit au Logement ou AC !, apparus quelques années avant). Or, enfermer ses revendications en termes de droits (au travail, à la santé, à l’éducation, à la retraite comme ceci ou cela,...), c’est s’abriter sous la coupe de l’Etat pour qu’il consente à notifier aujourd’hui sur un bout de papier ce qu’il violera dès demain avec l’arrogance et le cynisme qui le caractérisent. Les salariés manifestaient au rythme des syndicats (par grandes journées d’action) pour la notion de service public et contre les privatisations – la SNCF servant d’exemple – et aujourd’hui l’Etat, quatre ans après, dirigé par une alliance, qui comprend le parti communiste et les Verts, privatise totalement ou partiellement à tour de bras : fonds de pension qui mettent à mal les retraites défendues alors, Air France, EDF et les Caisses d’épargne (ouverts à la concurrence), France Telecom, Crédit Lyonnais, Thomson... sans compter que dans les faits le nombre de contrats de droit privé, de sous-traitance et de sous-statuts se multiplient. Le " droit à " n’est en effet qu’une construction théorique qui rentre dans le cadre d’une reconnaissance d’un Etat qui accorderait ce à quoi chacunE à droit en échange de devoirs fixés unilatéralement, de l’abdication permanente de sa propre souveraineté : des droits individuels et sa liberté jusqu’au contrôle de l’entreprise par les salariés et les usagers. Face à cette logique de droits quémandés et garantis par l’ennemi et son instrument, ne peut-on pas à l’inverse opposer celle de l’appropriation directe et collective des moyens de vivre (logements5, nourriture, fringues, transport,...) et surtout de la production ? Bien sûr, le mouvement social de 1995 s’est d’abord concentré sur l’Etat pour lui opposer une autre façon de voir (bien vague comme la défense des services publics, l’opposition au " néo-libéralisme "), puisqu’il s’agissait de réagir à une nouvelle offensive du Capital via le plan Juppé. Mais n’est-ce pas dans l’affirmation collective d’un rapport de force que les dominéEs sont le plus à même de remettre en question le plus fondamentalement le monde dans lequel ils vivent ? Si un mouvement social ou une grève part en général de soi, c’est-à-dire de revendications immédiates et restreintes, c’est pourtant la force du collectif qui lui permet de dépasser ces points pour aboutir sinon à repenser la société, au moins à radicaliser les revendications pour leur donner une portée générale. En ce sens, le " droit à " qui ne parvient pas à être dépassé, les luttes défensives qui ne parviennent pas à donner un sens supérieur à ce qu’elles sont censées défendre retournent piteusement à leurs limites initiales6. La question des transports publics Face à cette tentative de replâtrer un Etat-providence déliquescent en le suppliant d’être ce qu’il ne peut pas, n’y avait-il pas de place pour d’autres horizons ? Prenons la question du transport avec le poids des cheminots dans ce mouvement. La revendication principale était la défense du service public tel qu’il devrait être. Or le problème est que se limiter d’emblée à penser le service public dans le carcan étatique, c’est s’interdire de fait de penser la notion de service public. Car qu’en est-il d’un moyen de transport où l’argent sélectionne les individuEs qui peuvent se déplacer, les trie en classes, où le temps devient le critère principal de l’organisation du réseau ferroviaire (le culte de la vitesse s’exprime avec le TGV par exemple ou le TAV en Italie) et de la liaison entre grandes agglomérations ? Une idée est pourtant souvent avancée pour contrer cette façon de voir, c’est celle de la gratuité, qui remet en cause la marchandisation du transport (mais ni son organisation, ni son fonctionnement). A condition qu’elle soit totale – et non pas réservée aux seuls pauvres comme le réclament plusieurs associations –, la gratuité pourrait remettre en cause de façon plus fondamentale la SNCF et surtout dépasser la question du statut des cheminots. Cependant, tant que ce n’est pas l’ensemble de la fonction du rail et son organisation qui est en cause, cette revendication n’est pas à même de bouleverser l’ordre capitaliste en la matière (une ville comme Compiègne a déjà rendu gratuit son service de bus pour amener plus de consommateurs en centre-ville). L’autre point qui pourrait amener une rupture concerne l’organisation même des transports collectifs. Il n’est en effet jamais question pour les salariés de se saisir de l’entreprise dans laquelle ils travaillent en interdisant de locaux les cadres et autres petits-chefs pour la mettre en autogestion. Des expériences furent pourtant tentées, sans remonter aux conseils ouvriers ou à l’Espagne de 1936-37, en France en 1944 à Renault par exemple. Ceci s’explique d’une part par le rôle des syndicats, co-gestionnaires de fait des entreprises publiques, d’autre part par des décennies de défaites qui permettent de considérer le maintien des acquis comme une victoire au détriment de l’imagination sur d’autres façons d’agir (l’action directe, le sabotage) et de fonctionner dans l’entreprise. La notion de service public, mise en avant, est donc rarement interrogée pour penser par exemple qu’un service public soit une entreprise autogérée par les travailleurs et les usagers eux-mêmes afin de lier production et usage de cette production. De même, la gratuité, puisqu’il s’agit théoriquement d’un " droit à " (celui de se déplacer librement), est rarement sinon mise en application au moins avancée comme perspective. En pratique, les travailleurs délèguent à des syndicats (même si l’assemblée générale s’est imposée comme mode d’organisation de la grève, sous la pression de la base et pour casser l’émergence de coordinations, qui étaient le mode émergent de la fin des années 807 ) qui négocient avec une direction choisie par l’Etat, dans le cadre fixé par un Etat lui-même soumis aux lois du marché. Qu’il s’agisse de la question du pouvoir dans l’entreprise ou de celle de l’usage réel des biens et services produits par l’entreprise, le développement d’un mouvement social qui se cantonne au cadre étatique sans le dépasser – cautionné qui plus est par une kyrielle " d’intellectuels critiques " – risque donc fort de déboucher sur l’impasse de celui de fin 1995 : faire abandonner ponctuellement à l’Etat des dispositifs sans remettre en cause structurellement ni son rôle dans le processus décrié, ni son terrain (qui est celui du Capital). En se posant dans une logique de revendications puis de négociations avec l’Etat, les travailleurs ne parviennent alors à obtenir que ce qu’ils posaient au départ comme limites maximales, l’abandon de mesures certes néfastes mais décidées dans un contexte sur lequel ils se refusaient dès lors à avoir prise. Ce processus est encore plus flagrant avec le mouvement des chômeurs et précairEs de fin 1997-début 1998 car l’Etat n’était par définition ni l’employeur ni l’interlocuteur évident des acteurs de ce mouvement. Et pourtant, le " droit à " s’est exprimé largement. Mieux même, il a été théorisé sous forme de revenu garanti par les néo-gauchistes. Alors que les salariés du mouvement de 1995 pouvaient se conformer au modèle en place – celui qui cède sa place à un libéralisme qui désormais peut se passer du contrôle étatique de service public – et n’avaient pas forcément la force d’envisager une autre voie qui préserverait le service public en se passant de l’Etat, les précairEs et chômeur-ses en colère partaient de rien ou si peu. Face à l’Etat et aux organismes sociaux, face aux magasins pleins, ils pouvaient développer leur mouvement sur leurs seules bases. Et pourtant ce ne fut pas le cas. Si fin 1995, des Bourdieu et une liste de pétitionnaires8 ont pu conforter les salariés (face à l’arrogance de Juppé, il pouvait leur sembler important que des " intellectuels " affirment dans les médias qu’ils n’étaient ni archaïques ni privilégiés) dans la défense d’un service public étatique, fin 1997 les théoriciens néo-gauchistes ont eu un rôle plus important avec le revenu garanti : ils ont remis l’Etat dans le circuit, là où il avait disparu.
Le mouvement des précairEs : réclamer des miettes
" Vous êtes le Premier Ministre d’une Gauche plurielle, et vous en êtes fier : vous nous l’avez dit lorsque vous nous avez reçus. Nous attendons que vous preniez les décisions qui s’imposent " H. Constancias (MNCP), F. Desanti (CGT), R. Dethyre (APEIS), C. Villiers (AC !) le 20 janvier 1998
Contrairement au mouvement de novembre-décembre 1995, le mouvement des précairEs se place rapidement dans une perspective offensive. Même s’il démarre timidement en réaction à la diminution de l’Allocation Formation Reclassement (AFR) de 40 % en septembre 1997, il prend de l’ampleur à la fin de l’année autour de l’idée fédératrice d’une prime de 3.000 francs pour Noël et l’augmentation des minima sociaux de 1.500 francs. La première partie étant portée au départ par les comités privés d’emploi de la CGT dans les Bouches-du-Rhône et le Nord, la seconde par les syndicats de chômeurs. Une partie de la masse des précairEs entame alors un mouvement d’occupations (Assedic, ANPE, patronat, locaux du PS et centres de décision officiels comme la Bourse du commerce, le Crédit Lyonnais, les gestionnaires HLM,...) afin de voir ses revendications satisfaites. La différence essentielle de ce mouvement social avec le précédent évoqué plus haut, c’est qu’il ne s’oppose pas à une série de mesures ponctuelles et qu’il pose comme revendication principale son niveau de vie, un niveau qu’il chiffre. Le bras de fer avec l’Etat va donc dès lors porter sur une querelle de chiffres avec un calendrier dérisoire (Noël 9) destiné à motiver les troupes. Toutes les énergies se focalisent sur cet unique rapport de force : combien de millions allons-nous arracher à l’Etat et quand ? L’enjeu est donc rapidement défini et les syndicats de chômeurs auront beau jeu de décréter la fin du mouvement une fois que les miettes auront été jugées suffisantes. La forme est connue et expérimentée depuis longtemps par les syndicats de travailleurs : un rapport de force pour engranger un peu d’argent puis cesser la grève, au besoin en y contraignant les gens. Lorsque ceux-ci ne sont pas d’accord comme ce fut assurément le cas avec les précairEs, on invoque la répression policière (réelle) et surtout on réoriente les revendications. Suite au milliard lâché par le gouvernement Jospin début janvier 1998, c’est la loi sur la réduction du temps de travail et celle sur l’exclusion qu’ils placent au centre des revendications. Les choses rentrent alors dans l’ordre, cet hiver-là n’ayant servi qu’à accepter l’aumône de Jospin et à appuyer les lois que le PS faisait voter. Rarement, on aura quitté le terrain de l’Etat (des sous, des sous !), ses échéances (des manifestations rythmées par les annonces gouvernementales) et ses limites, décrites précédemment.
La perspective du revenu garanti
Et pourtant, un slogan qui n’est nouveau que par son appropriation par la majeure partie du mouvement, fut " un emploi c’est un droit, un revenu c’est un dû ". La question du revenu garanti est ainsi devenue non pas centrale mais comme le résultat d’un travail de longue haleine (voir le collectif Cash en 1987 10 ou Cargo dans les années 90) qui aboutit dans ce mouvement comme possible dépassement de la prime de 3.000 francs et de l’augmentation des minima sociaux. Cependant, loin de constituer ce dépassement, elle en constitue au contraire l’extrême limite. En effet, si elle a le mérite immédiat d’aller plus loin que le versement ponctuel d’une somme d’argent précise, elle reste embourbée sur le terrain étatique. Car qui garantirait ce revenu réclamé ? L’Etat bien sûr ! A travers cette revendication, c’est l’institutionnalisation de la misère qui pointe ainsi son nez : on ne s’intéresse pas aux conditions du travail salarié pas plus qu’à ses fins, ni au travail comme marchandise, ni au productivisme (et son corollaire, la consommation), ni à l’argent comme médiateur des rapports sociaux 11, ni aux conditions de production de la richesse à l’échelle du pays (l’impérialisme et la surexploitation des travailleurs du Sud12 ). Il s’agit simplement de permettre à chacunE en France de disposer d’une plus grande somme d’argent pour consommer. Et ceci a un prix, très lourd, qui est le renforcement du poids de l’Etat sur chacunE, même si ce revenu est octroyé sans contrepartie13. C’est aussi une façon habile de le réhabiliter et lui redonnant un rôle de redistributeur de richesses. Y. Moulier-Boutang, l’un des théoriciens du revenu garanti (sa proximité avec la mouvance autonome au début des années 80 fait aujourd’hui plus que sourire), ne s’y trompe pas en expliquant par exemple que " seul le revenu garanti est un facteur de création d’emplois normaux " ou qu’il s’agirait d’ " un choc salutaire augmentant le revenu disponible des ménages qui dépensent " 14 ! Il s’inscrit ainsi délibérément dans l’optique réformiste du keynésianisme qui fait de l’Etat un acteur central de l’économie et qui partage la politique entre la droite et la gauche. Dans son univers étriqué, il n’y a pas de classes antagonistes mais une droite et une gauche où se retrouvent toutes les classes et qui s’affrontent pour le contrôle de l’Etat afin d’orienter un peu plus son action vers ceci ou cela, sans jamais toucher au fond bien sûr. Ses perspectives, dans le cadre de la gauche, sont dès lors claires puisqu’il s’agit de montrer qu’une bonne gauche doit se saisir du revenu garanti pour assurer sa pérennité : " si la gauche veut réussir à transformer le travail, à redéfinir le législation du travail, à le répartir autrement, à retrouver les chemins du développement, elle devra en passer par là. Nous ne lui demandons pas de forger l’impossible de toutes pièces " 15. Et certes, si la survie du PS est à ce prix, il s’y pliera volontiers avec l’aide de cet économiste repu. L’impossible pour Moulier-Boutang, professeur à Sciences-Po, ce serait plutôt de mordre la main du maître qui lui donne la pâtée...
Gorz travail et patrie
Un autre théoricien est ressorti des placards pour vendre sa soupe garantie. Le journal Occupation paru en janvier 1998 pendant le mouvement des chômeurs-ES et précairEs nous cite même des extraits de son dernier livre. Il s’agit d’André Gorz qui dès 1980 faisait ses Adieux au prolétariat (titre de son bouquin d’alors). Examinons donc d’un peu plus près les positions de ce nouveau converti du revenu garanti inconditionnel. En 1995, Gorz expliquait ainsi son opposition à cette réformette : " quelle que soit l’importance du minimum garanti, il ne change rien au fait que la société n’attend rien de moi, donc me dénie la réalité d’individu social en général. Elle me verse une allocation sans rien demander, donc sans me conférer de droit sur elle ". Cet apôtre du travail salarié, non seulement confond société et Etat (avec son couple mortifère droits/devoirs) mais en plus fait rentrer précisément le salariat comme une des obligations que nous avons à son égard : " droit au travail, devoir de travailler et droit de citoyenneté sont inextricablement liés " ou " l’aspect essentiel de l’obligation de travail en échange d’un plein revenu garanti, c’est que cette obligation fonde le droit correspondant : en obligeant les individus à produire par leur travail le revenu qui leur est garanti, la société s’oblige à leur garantir la possibilité de travailler, et leur donne le droit de l’exiger "16. Le salariat comme facteur de citoyenneté, soit comme porteur de droits et de devoirs (celui de se faire exploiter bien entendu), voilà une rhétorique vieille comme le capitalisme. Travaillez, vendez votre force de travail et ensuite seulement vous pourrez parler, exiger, vivre. Le salariat comme libération de l’individuE, il fallait y (re)-penser ! Plus récemment, Gorz a remanié son fond de marmite pour accepter l’idée d’un revenu garanti. Mais l’essentiel ne change pas puisqu’il n’est pas question de supprimer le salariat ou l’Etat mais plutôt d’offrir un revenu à chacunE contre sa domestication. Il s’agit en quelque sorte de les intégrer en dehors des périodes de salariat, comme si le capitalisme excluait qui que ce soit (au contraire, il assigne à tous un rôle dans le système d’exploitation). Gorz prône désormais un revenu garanti suffisant et inconditionnel, une redistribution du temps de travail et le fait de favoriser de nouveaux modes de coopération et d’échange, le tout sous l’étiquette de " réformes révolutionnaires " ! Son argumentation est limpide : " l’allocation universelle et inconditionnelle d’un revenu de base cumulable avec le revenu d’un travail, est ... le meilleur levier pour redistribuer aussi largement que possible à la fois le travail rémunéré et les activités non rémunérées " 17. De même, la redistribution du temps de travail n’est pour lui qu’une façon de calmer l’armée de réserve des chômeurs et précairEs puisque le salariat reste le référent incontournable de sa pensée, malgré ses dénégations. Il est en effet question d’amortir les périodes hors emploi en permettant aux individuEs de continuer de consommer et donc de s’épanouir, le tout présenté comme une... liberté nouvelle. Grâce à Gorz, on sera " en droit de travailler de façon intermittente et de mener une vie multiactive dans laquelle travail professionnel et activités non rémunérées se relaient et se complètent "18. La cerise sur le gâteau indigeste de ce travailliste new look, c’est qu’en plus d’aménager un revenu garanti comme complément au salariat, il ramène l’Etat pour lier l’ensemble. Car s’il n’est pas question d’abolir le salariat, l’argent ou quoi que ce soit de vital pour le Capital, l’Etat ne saurait être en reste et le grand replâtrage de Gorz s’achève par lui. Tout son système de pensée unique (gauchiste) suppose ainsi " que la société produise un “surplus économique” accumulable, donc qu’il subsiste une monnaie équivalent universel, des règles connues, acceptées et applicables à tous, donc un droit, un appareil du droit, un organe de coordination et de péréquation, bref ce qu’on appelle un Etat" 19.
Feinte-dissidence et Etat tout puissant
Avec Gorz comme avec Moulier-Boutang, les limites du revenu garanti apparaissent de manière flagrante avec l’absence de remise en cause des bases du système capitaliste (travail-marchandise, argent, Etat). D’autres encore pourraient tenter de théoriser cette revendication mais le profond réformisme de cette mesure, qui peut tout juste servir à un gouvernement pour rebondir en cas de mouvement social trop puissant, ne peut en aucun cas servir de dépassement du système qui assujettit aussi bien les salariés que les chômeurs-ES et précairEs. Or, c’est précisément la force (et la crainte pour les dominants) d’un mouvement social que d’être capable de subvertir l’ordre social. Présenter dès lors le revenu garanti dans ce cadre relève au mieux de la naïveté, au pire de la manipulation. Car faire croire qu’un ersatz de capitalisme, un système réformé, pourra offrir plus de liberté ou tout simplement des conditions d’existence " décentes " c’est soit se leurrer sur les possibilités d’adaptation et de récupération du Capital 20, soit se servir des révoltes collectives pour les mettre directement au service des dominants relookés monopole du cœur. La kyrielle d’intellectuels, que Janover nomme la feinte-dissidence21, sert alors dans ce jeu de dupes de caution à un capitalisme qui a plus que jamais besoin de l’Etat pour garantir son fonctionnement, non plus en tant que producteur lui-même, mais en tant que garant de la productivité, à savoir l’asservissement total via un contrôle social généralisé, avec un recours permanent possible aux forces armées. S’adresser à l’Etat directement comme en novembre-décembre 1995 sans dépasser ce cadre ou, plus subtilement, réclamer l’aumône en avançant la perspective d’un salaire social garanti comme fin 1997-début 1998 revient ainsi à s’enfermer dans la logique qu’on décrie à grands renforts médiatiques sous le terme de "néo-libéralisme". Face à ce replâtrage jamais achevé, il existe pourtant d’autres possibilités, à chaque fois évoquées et quelques fois tentées, celles du rapport de force direct avec le Capital : de l’appropriation directe des moyens de production (comme les quelques sabotages à EDF en novembre-décembre 1995 et le refus des coupures) à la réappropriation (pillages plus ou moins organisés fin 97-début 98), en passant par la gratuité. Mais il est vrai que ces formes d’action présenteraient l’inconvénient de la radicalité et de l’autonomie des acteurs du mouvement social, ce qui ne serait guère du goût d’un Etat dont on se passerait, ni celui des syndicats et des intellectuels autoproclamés, dont la raison d’être commune est précisément de montrer la voie à suivre.
Théodore, le 31.3.98
1. Pierre Bourdieu, intervention à la gare de Lyon en décembre 1995 in Contre-feux, éd. Liber, juillet 1998, p. 30
2. L’abolition du salariat figure en bonne place dans la Charte d’Amiens de la CGT (1906). Cette référence fut précisément supprimée lors du 45e congrès de la CGT début décembre 1995...
3. " L’Etat est une réalité ambiguë. On ne peut pas se contenter de dire que c’est un instrument au service des dominants. Sans doute l’Etat n’est-il pas complètement neutre, complètement indépendant des dominants, mais il a une autonomie d’autant plus grande qu’il est plus ancien, qu’il est plus fort, qu’il a enregistré dans ses structures des conquêtes sociales plus importantes, etc. ", Pierre Bourdieu en octobre 1996 in Contre-feux, op. cit., p. 39. Le mythe de l’autonomie (relative) de l’Etat est un de ceux qui permet ensuite de le penser comme un possible instrument au service de la classe des exploitéEs et donc de présenter sa conquête comme un objectif révolutionnaire.
4. ibid, p. 46-47
5. L’exemple de l’association Droit au Logement (DAL) est significative puisqu’il ne s’agit pas pour elle de s’approprier directement des logements mais d’occuper des bâtiments pour obtenir ensuite un relogement par l’Etat, suivant un principe de listes gérées par l’association selon le modèle des organismes municipaux.
6. On peut lire l’optique pessimiste sur le sujet : Remarques sur la paralysie de décembre 1995 par l’Encyclopédie des nuisances.
7. De fait, même si des assemblées générales sont organisées par la base, il en sort régulièrement des têtes à même de diriger le mouvement. Deux néo-gauchistes sont éclairants à ce sujet. Christophe Aguiton (membre du bureau politique de la LCR, un des dirigeants de SUD, porte-parole d’AC ! et secrétaire général d’ATTAC) et Daniel Bensaïd (membre du bureau politique de la LCR et professeur à l’Université) écrivent ainsi que l’avenir du mouvement social " ne dépend pas de son seul travail sur lui-même. (...) Il dépend aussi pour une part de la possibilité de voir surgir des interlocuteurs politiques ". De même, le fond politique commun des luttes des dernières années " permet de fixer un horizon à moyen ou long terme, la formation d’une nouvelle force politique, d’une nouvelle gauche, d’une gauche alternative, d’une “troisième gauche” si l’on veut, dans la gauche et pour changer la gauche, pour traduire les bouleversements intervenus (...) ". In Le retour de la question sociale, éd. Page deux, Lausanne, septembre 1997, p. 44 & 48.
8. Les signataires de la pétition " Appel des intellectuels en soutien aux grévistes " se situent d’emblée dans le cadre étatique : " Nous nous reconnaissons pleinement dans ce mouvement (...) qui est, en fait, une défense des acquis les plus universels de la République. "
9. Un tract d’AC ! du 25 décembre 1997 est significatif à cet égard (Noël étant passé, on fixe le 1er janvier comme nouvelle vaine échéance). Son en-tête : " Il reste 6 jours pour imposer le versement des 3000 francs de prime de fin d’année ". Son contenu misérabiliste : " L’objectif sur lequel convergent les mouvements de chômeurs et de précaires est de faire qu’au moins un mois dans l’année, le revenu des chômeurs et des précaires approche le montant du Smic mensuel que nous voulons voir garanti à chacun ".
10. ... qui finit par signer un appel pour un revenu minimum garanti stipulant que chaque bénéficiaire devrait s’engager à ne pas refuser plus de deux offres d’emploi sous peine d’en être exclu. Signalons aussi que ce collectif avait néanmoins portes ouvertes dans une certaine presse radicale. Courant alternatif, journal de l’Organisation communiste libertaire (OCL), titre son n°79 d’octobre 1988 " Pour un revenu minimum garanti égal au Smic " et publie un article de CASH n°10 (p. 15-17).
11. Le fait de distribuer ainsi de l’argent pour être productif est par exemple développé par Toni Negri : " le salaire garanti signifie la distribution d’une grande partie du revenu, tout en laissant aux sujets productifs la capacité de dépenser ce revenu pour leur propre reproduction productive " in Exil, ed. Mille et une Nuits, 1998, p33-34
12. Le revenu garanti pourrait ainsi consister à mieux répartir l’argent dans le seul cadre national des pays riches, argent obtenu à partir de richesses produites dans les tiers-mondes sur une base de surexploitation. Voir Apache n° 12, printemps-été 1998, p. 16
13. " Comment ne pas voir que le “travail comme droit” renvoie à l’idée du travail obligatoire ; que toute mesure de “revenu garanti” implique la police des assistés, la régulation de la pauvreté par l’Etat ? ", Charles Reeve, " Revenu garanti, travail forcé et Vigipirate ", Oiseau Tempête n°3, p29.
14. Yann Moulier-Boutang, " Pour un nouveau New Deal ", paru dans le journal Occupation (janvier 1998, numéro unique) et dans la revue Chimères sous le même titre (p83 & p84).
15. ibid p86
16. André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du sens, Galilée, 1995, p 255, 256 et 261
17. André Gorz, Misères du présent. Richesse du possible, Galilée, 1997, p140-141
18. ibid, p154
19. ibid p176-177
20. Ce qui est, on l’espère pour eux, le cas de deux défenseurs du revenu garanti, qui le considèrent comme " un instrument de lutte inscrit dans la perspective de court-moyen terme de la dynamique ouverte par les grèves métropolitaines de l’automne 95 " ! Laurent Moineau et Carlo Vercellone croient en effet pouvoir utiliser l’Etat et à l’existence possible d’alternatives au sein du capitalisme qui préfigurent le communisme (!) : " L’un des contenus stratégiques du revenu de citoyenneté signifie justement le renversement de cette logique de subordination de la production de valeurs d’usage aux valeurs d’échange. Elle correspond donc à la réappropriation du Welfare (...), c’est-à-dire de tous ces mécanismes qui font des institutions de l’Etat-Providence les articulations de la constitution d’un mode de production alternatif au sein du capitalisme, des éléments de la transition au communisme" . In Réduction du temps de travail, revenu garanti. Vers la construction d’un projet de société alternatif, Futur Antérieur n°35-36, L’Harmattan, automne 1996, avant dernier §.
21. Louis Janover, Voyage en feinte-dissidence, Paris-Méditerranée, 1998
Mr.Hegel
Messages: 57 Date d'inscription: 07/08/2011
Sujet: Re: LA REHABILITATION DE L’ETAT PAR LES GAUCHISTES (Théodore) Dim 11 Sep - 17:08
C'est qui Théodore ? ça était publié ou ce texte ? Merci.
Sujet: Re: LA REHABILITATION DE L’ETAT PAR LES GAUCHISTES (Théodore) Lun 12 Sep - 13:11
Citation:
Miguel Amorós – Le parti de l’État (1998)
« Celui qui est cause du pouvoir d’autrui, l’est aussi de sa propre perte. » Machiavel.
Un spectre hante le monde à l’affût des vivants ; le spectre de l’État. La question de sa nature a cessé d’être la question centrale de notre époque. Après avoir vaincu le second assaut prolétarien contre la société de classes, les intérêts de l’État se soumettent à ceux du capital et l’initiative passe directement à la puissance financière. En effet, la bourse a dissout les frontières et partout le holding, le trust, la multinationale passent au dessus des instances politiques et administratives. Les députés, les leaders syndicaux, les intellectuels, les ministres, etc. cèdent le pas aux managers, aux experts, au marketing. Le principe de la compétitivité prend le pas sur le principe de l’organisation et l’État se plie à la suprématie du marché. Le pouvoir réel se manifeste peu dans la conduite administrative et la politique quotidienne parce qu’il n’est déjà plus aux mains du fonctionnariat. Le pouvoir, en grandissant, échappe à l’État. Le progrès de la bureaucratisation s’est arrêté et à nouveau, État et capital, bureaucrates et financiers, sont des réalités séparées. A l’opposé de l’évolution des cinquante dernières années, la tendance historique actuelle se dirige dans le sens de la perte progressive d’hégémonie de l’État.
La société née après la seconde guerre mondiale (en Espagne, trente ans plus tard) basée sur l’intégration politique et sociale de travailleurs, représentés par les partis et les syndicats, conduisit à la paralysie de toute véritable action prolétarienne ; la masse ouvrière, en bénéficiant de meilleurs conditions de vie et de travail, refusait de jouer le rôle révolutionnaire qu’on lui attribuait, consolidant un système bureaucratique différent dans lequel la course pour le contrôle total de la société poussait l’État à l’augmentation considérable des dépenses sociales. Aujourd’hui, le retrait progressif de l’État de divers secteurs de la vie sociale comme les communications, les transports, la santé, le logement, l’enseignement, etc. dont l’appropriation au cours des cinquante ou dernières années fut défendue en tant que service public, préoccupe les politiques, les intellectuels les fonctionnaires et en général ceux qui vivent de son administration matérielle et morale ; le trouble que leur cause le renoncement de l’État à représenter l’intérêt public est on ne peut plus justifié puisqu’il les place dans l’inconfortable position de classe intermédiaire qui vit souvent de la représentation du-dit “intérêt” ; c’est-à-dire de classe au service de l’État, d’une bureaucratie voyant sa fonction menacée. Le fait que cet intérêt soit à présent déterminé par les marchés financier internationaux et non par les pactes politiques résultant de l’équilibre local entre les forces entraînera à court terme la liquidation d’une partie de la bureaucratie étatique et le recyclage de ce qui en reste, principalement dans la direction du secteur pénal et de l’assistance. La souffrance bureaucratique qui en résulte est alors nommée “crise de la politique”.
La première phase de ce processus, la domestication des travailleurs grâce à l’extension de la précarité et la création d’un marché du travail fluide abandonné par les syndicats, fut l’œuvre d’un parti de l’ordre unifié à droite et à gauche, forme concrète de l’alliance État-capital. La fiction de l’intérêt public — parfois de l’ordre public — nécessaire jusqu’à ce jour, devient finalement inutile quand triomphe le marché, réunion des intérêts privés par excellence. La différence entre l’administration de l’État et des entreprises cesse alors d’exister. L’action d’un homme politique, d’un fonctionnaire, de l’État même, est désormais sujette à des évaluations traduisibles en termes économiques (elle est bon marché, se gagne ou se perd, est rentable ou déficitaire, etc.). Placé dans un tel contexte, tout ce que fait un bureaucrate, un patron peut le faire avec de meilleurs résultats. Ce n’est pas la fin de l’intérêt public, c’est la fin de la séparation entre le public et le privé. C’est la généralisation du principe de compétence capitaliste, un véritable „coup contre l’État“, le passage de l’exploitation médiatisée à l’exploitation sans intermédiaires qui inaugure obligatoirement une phase de débureaucratisation partielle, ou comme on l’appelle dans ce milieu, de déréglementation.
Il advient que la gestion des nécessités de la société de masses est toujours plus complexe, plus inefficace et surtout plus coûteuse. L’État a échoué dans la tâche consistant à bâtir une société à sa mesure et il ne peut fuir en avant, en s’étendant au-delà de ce qu’il peut contrôler sans épuiser les moyens économiques à sa disposition. Toute intervention étatique doit être financée et l’État ne peut s’endetter au-delà d’une certaine limite sans se trouver en banqueroute. La bureaucratie politique perd sa capacité de manœuvre et l’État l’appui de ses principaux financiers qui le dépossèdent peu à peu de ses attributs, y compris celui qui a toujours constitué sa plus grande justification, le monopole de la violence. Dans le modèle social américain qui résoud le problème du chômage et de la marginalisation pas seulement avec le travail temporaire et l’assistanat social mais aussi avec ses geôliers, la gestion des prisons est en train de passer aux entreprises et le prospère secteur des polices privées se développe sans cesse. Dans le modèle russe, les diverses mafias concourent avantageusement avec la force institutionnalisée pour l’exercice de la protection. L’État avait évolué ces derniers temps, privilégiant la sécurité, mais celle-ci ne s’est pas améliorée avec l’extension de celui-là. De sorte que le résultat, le chaos, la catastrophe, inéluctable aujourd’hui est moins coûteux sans gestionnaires et devient l’objet de l’initiative privée. Dans un monde réellement chaotique, l’État apparaît comme la forme bureaucratique du désordre. Dans la logique de la domination, c’est maintenant le marché et non l’État qui gouvernera.
L’État est une forme de domination toujours politique qui va se transformer en forme particulière de capital grâce au recours des méthodes d’entreprise. L’autonomie de la finance internationale a bloqué le processus de fusion de la bureaucratie privée des cadres avec la bureaucratie étatique des fonctionnaires sur lequel s’établissait ce que l’on nommait „l’État-Providence“, ce qui en Espagne équivaudrait au franquisme amélioré de réformes politiques. Elle a dans un même mouvement liquidé toutes les apparences étatiques d’indépendance et ceci est le centre de la question. Quand bien même la bureaucratie voudrait marquer ses différences avec les pouvoirs financiers, elle ne le peut, parce que la raison d’État s’est transformée intégralement en raison de marché. La raison d’État avait été jusqu’à présent l’axe de toute politique contemporaine. Ce besoin d’État, la classe dominante l’éprouvait pour consolider sa suprématie. Dès lors, la conservation de l’État fut l’objectif unique de l’action politique ; de sorte que l’intérêt public fut identifié avec l’intérêt de l’État et par conséquent avec le pouvoir dominant, primant sur tout autre intérêt et justifiant n’importe quel moyen employé. Contrairement à la raison d’État totalitaire qui de l’idéologie faisait l’État, la raison moderne fait de l’État son idéologie. Pour ne pas avoir eu d’autorité au-dessus de l’État, la politique a perdu sa couverture idéologique et a eu alors recours à la nécessité économique, incarnation moderne du destin. L’économie a été la limite idéologique de l’État qui maintenant devient effective. L’État comme forme exclusive de domination au service de quelques intérêts est entré en crise et dorénavant, toute crise aura pour effet d’accélérer le processus globalisateur de l’économie. Finalement, la domination était un problème technique, problème que les technologies de l’information résolvent sans passer par l’appareil de l’État et qui n’est pas le reflet d’une décentralisation dans la prise de décision, mais au contraire d’une centralisation d’un nouveau type ; Parce que le centre s’est virtualisé mais n’a pas disparu pendant que la bureaucratie se dissout dans le „cyberespace“. L’Umbilicus mundi est monté au ciel. L’essence du pouvoir est ainsi devenue quasi-insaisissable puisqu’il ne réside pas en un seul pays ou en quelques capitales, mais grâce aux nouvelles technologies, est à la fois partout et nulle part. Les grands dirigeants habitent une métacité traversée par les autoroutes électroniques où circulent les capitaux : un mirage gouverne le monde.
La mondialisation n’est pas seulement un simple élargissement et une accélération des échanges commerciaux. C’est la proclamation de l’autonomie totale et de la domination du capital financier sur le capital industriel de l’État. Ce qui signifie, entre autres, la redéfinition de la division internationale du travail, la fin du travail salarié comme forme d’insertion sociale, la fin du contrôle étatique sur le capital privé. En d’autres termes, la fin de la classe ouvrière, l’impossibilité du capitalisme national, la liquidation de l’État-nation. Le processus s’était déjà développé dans la période historique antérieure, celui de l’hégémonie des deux super-puissances EU & URSS qui étaient deux États mondiaux. Le chemin de la mondialisation conduit à la diminution spécifique du pouvoir des partis et des parlements, « du pouvoir de décision de la citoyenneté », comme le dit le porte-parole de la bureaucratie bien-pensante, Le Monde Diplomatique, qui devant ses paroissiens promeut une résurrection de l’esprit national et un culte non dissimulé de l’État. Il implore une union sacrée entre les partis de gauche et les syndicats appuyés par les associations et exalte le fer de lance de cette union : la masse des fonctionnaires, telle une infanterie baptisée « aile gauche de l’État » et ses cadres ou « petite noblesse d’État ». La conversion de staliniens et d’écologistes à ce nationalisme de circonstance est un fait notoire. Paradoxalement, le nouveau nationalisme d’État se doit de livrer une bataille dans le champ supranational. A une internationale des financiers doit s’opposer une internationale de la bureaucratie : c’est le parti de l’État.
Les idéologues extrémistes du parti de l’État souhaitent une fédération des États, qui engloberait une espèce d’État européen, et revendiquent pour le moment que les nations transfèrent du pouvoir au parlement européen ou que ce dernier reçoive le mandat des politiques “nationales”. Ils réclament un « espace public européen qui permette au citoyen de participer à l’édification de l’union » (Le Monde Diplomatique, mars 1996). Cependant l’union européenne n’est pas une fédération mais un marché au sein duquel le parlement européen n’est qu’une instance secondaire, un ornement. Les parlements nationaux n’ont d’autre pouvoir réel que celui de transférer leurs responsabilités. Les politiques nationales n’existent pas et le terrain politique s’hypertrophie avec toutes sortes d’associations comme le Forum civique européen, les conférences intercitoyennes d’Europe, le Comité européen pour le respect de la culture et des langues, le Forum européen de la jeunesse, les organisations diverses, syndicales, d’enseignants, de chercheurs, etc. véritables viviers non-gouvernementaux de bureaucrates de tout poil. Derrière cette “utopie” étatique se cache en réalité le désir d’élargir la base internationale du parti, de créer une nouvelle zone de médiations inter-États avec des associations et des organismes subventionnés, pas nécessairement utiles, mais créateurs d’emplois pour la “citoyenneté” des aspirants dirigeants.
Le parti de l’État est l’idée maitresse de l’intellectualité étatique, anxieuse d’inventer un nouveau discours politiquement correct au-delà des habituels alibis pacifistes, féministes ou écologistes. Mais au niveau pratique, avec la disparité des intérêts de ses composantes, la bureaucratie politique est incapable d’une coalition internationale qui soit autre chose qu’un club du style de l’internationale socialiste et elle éprouve la même difficulté pour se structurer au niveau national. Mais par dessus tout, la bureaucratie est incapable de s’opposer sérieusement aux causes profondes de la mondialisation parce qu’elle croit seulement au pouvoir et que celui-ci n’existe plus dans l’État. Ainsi donc, avec la totalité du discours pan-étatique communient seulement les moins réalistes, qui identifient toujours l’État et le pouvoir comme par exemple les staliniens et leur cohorte de gauchistes. C’est que les intérêts de la bureaucratie ne visent pas un capitalisme d’État, mais un État dans le capitalisme. Comme les vieux mandarins, la bureaucratie est une classe qui ne détient que le pouvoir administratif, qui ne contrôle rien, pas même sa reproduction et qui se représente elle-même en représentant les autres : l’État, le citoyen, l’ouvrier. Elle n’exerce pas de fonction dirigeante, sinon de transmission. Elle obéit et commande. De plus, en accord avec sa nature de médiation, ses intérêts varient selon ce qu’elle a à défendre. Par conséquent, son parti, le parti de l’État, autrefois appelé “union de la gauche” ne peut exister unifié organiquement, il peut tout au plus fonctionner en coalition. Ce n’est pas un parti idéologique mais un conglomérat d’intérêts variés et de clientèles diverses. Chaque fraction défend ses intérêts spécifiques et la majorité — les sociaux-démocrates et les syndicats — défendent des “troisièmes voies”, des “nouveaux centres” ou encore se situent “en dehors”, en un lieu indéterminé entre l’étatisation et le marché global, plus proches du second que du premier. Comme l’a dit Gonzalez à ses confrères italiens, « une alliance du type de l’Olivier au niveau mondial peut seulement se comprendre comme une déclaration d’intentions ». En résumé, une internationale de la bureaucratie ne sert qu’à chanter, l’œuf est mis dans un autre nid. Ils dissimulent, chacun à leur façon, le fait flagrant que pour pouvoir encore exister en politique, le parti de l’État doit « être constamment en train d’ajuster la politique suivant l’orientation des marchés » (G. Shröder), c’est-à-dire faire exactement le contraire de ce qu’il a annoncé.
En tant que représentant des intérêts généraux de la bureaucratie, le parti de l’État fait valoir des principes qui le justifient, comme celui de la séparation entre le citoyen et l’administration publique — la séparation entre gouvernants et gouvernés, c’est-à-dire la spécialisation du pouvoir — ou celui de la nécessité du maintien permanent des appareils policiers et des armées. C’est un parti de l’ordre — il ne faut pas oublier qu’il peut être le parti du crime d’État quand il croit que l’ordre le requiert — qui doit défendre la justice sociale à sa manière avec une grande bureaucratie d’assistance. Ses faux adversaires, ou ce qui est identique, ses vrais interlocuteurs, les forces qui dirigent le marché, le parti de la mondialisation ne sont point les ennemis jurés de la bureaucratie ni ne prétendent abolir l’État. Ils veulent simplement le soumettre aux lois économiques et donnent leur préférence au développement de la bureaucratie judiciaire et carcérale afin de contrôler les contradictions de l’économie. Ils pensent que l’ordre planétaire peut se concevoir sous une forme différente que celle de l’État mondial, à savoir, celle d’un espace soumis à l’économie incontrôlée et surveillée par un État gendarme. étant tout aussi partisans de l’État jusqu’à un certain point, ils ne combattent pas le parti de l’État en tant que tel (car lui aussi est partisan du marché global jusqu’à un certain point) mais au contraire ils se servent de lui fréquemment pour imposer l’adaptation des structures productives locales au marché mondial auto-organisé sans éveiller de trop fâcheuses résistances. Le mécontentement généré se doit d’adopter des formes inoffensives et poursuivre des buts lointains, deux tâches qui jusqu’à ce jour constituaient la mission historique du-dit parti : en Europe, elles ont été menées à terme majoritairement par les gouvernements socialistes avec le logique soutien des staliniens. Il n’est alors pas étonnant qu’existe une certaine perméabilité entre les distinctes sphères du pouvoir dans lesquelles circulent les dirigeants, comme le démontre le bon accueil que reçoivent les cercles d’entrepreneurs ou le passage toujours plus courant du monde de la politique à celui des affaires ; on dirait que faisant de la politique quelque chose de subalterne, le dirigeant arrive à maturité quand il la quitte. Le parti de l’État veut se constituer quand le travail contre-révolutionnaire de l’État et de ses partisans s’achève. La possibilité de véritables mouvements sociaux qui attaquent les bases de la misère et de l’oppression, qui discutent de la réorganisation sociale et formulent des projets d’émancipation humaine, est devenue irréelle. On a seulement des mouvements de survie parfaitement contrôlables. Le parti de l’État, dans sa phase actuelle n’est pas un obstacle pour l’économie, mais plutôt le contraire, le parti de l’économie. Comme a dit un expert réputé « sans État, rien ne peut se faire ». Il doit toujours diriger le processus globalisateur comme le démontent les ascensions de Blair, de Jospin, d’Aléma… Il a encore à réaliser la tâche de son adversaire, à savoir, le démantèlement de l’État. Ainsi donc, le parti de l’État se bat pour son ultime devoir, préparer la transition vers un ordre mondial dans lequel il ne sera plus nécessaire.